Gerard de Jode

carte du Comté de Flandre (1578)

gros plan: Comté de Flandre - Gerard de Jode (1578)

Gérard de Jode est né en 1509 à Nimègue et s’installa vers 1550 à Anvers comme graveur, imprimeur et éditeur de cartes, où il collabora étroitement avec Christophe Plantin. Gérard de Jode publia notamment des cartes d’Abraham Ortelius. Cette collaboration tourna court dans le contexte de la course effrénée entre les deux hommes pour publier un atlas. En 1569, De Jode édita une collection de cartes couvrant l’Empire germanique au sens large (y compris les Pays-Bas), mais son ambition allait plus loin: il souhaitait transformer cette collection en un véritable atlas en complétant ses cartes ‘germaniques’ par une série de cartes d’autres pays, le tout agrémenté de textes explicatifs. Cependant, Ortelius le devança en publiant le premier son Theatrum Orbis Terrarum (‘théâtre du monde’) en 1570. Ce Theatrum comptait 53 cartes et est considéré comme le tout premier atlas moderne du monde. De Jode obtint l’approbation ecclésiastique pour son propre atlas, le Speculum Orbis Terrarum (‘miroir du monde’), en 1573, mais l’approbation royale ne lui fut accordée qu’en 1577, en partie en raison des entraves dressées par son concurrent Ortelius. Le Speculum de De Jode, composé de deux parties (38 cartes de l’Empire germanique dans la seconde partie et 27 cartes d’autres pays dans la première, avec textes explicatifs), ne fut finalement publié qu’en 1578, soit huit ans après le Theatrum d’Ortelius. Entre-temps, Ortelius s’était emparé du marché et avait ainsi remporté la ‘bataille des atlas’: son Theatrum connut plus de trente éditions, jusque bien après son décès en 1598 (la dernière édition publiée de son vivant contenait 119 cartes, et ce nombre culmina à 166 dans les éditions posthumes). Le Speculum de Gérard de Jode, en revanche, ne rencontra qu’un succès mitigé et ne connut qu’une seule édition de son vivant, celle de 1578. De Jode travailla assidument à une deuxième édition, qui fut bouclée et publiée par son fils Cornelis en 1593, deux ans après sa mort en 1591. Cette deuxième édition, révisée et augmentée, comptait 109 cartes et fut mieux accueillie que la version initiale de 1578, sans pour autant devenir un best-seller. La qualité des cartes n’était pourtant pas en cause, car de nombreux experts jugent certaines cartes de Gérard de Jode de qualité supérieure à celles d’Abraham Ortelius.

Ces premiers atlas d’Ortelius et de De Jode virent le jour dans une période troublée, peu après la Furie iconoclaste de 1566 et le déclenchement subséquent de la guerre de Quatre-Vingts Ans en 1568. La chute d’Anvers survint en 1585, suivie de la fermeture de l’Escaut. Ainsi, le rôle d’Anvers comme ville phare s’effrita, et l’exode d’une partie de l’intelligentsia flamande vers les Provinces-Unies (Pays-Bas du Nord) prit un nouvel élan. Pour situer ces événements dans une perspective temporelle plus large, on peut ajouter que l’atlas de Mercator ne fut publié qu’en 1595, à titre posthume (Mercator étant décédé en 1594). Le célèbre Atlas Major de Blaeu ne vit quant à lui le jour que bien plus tard, entre 1662 et 1665, soit plus de 80 ans après le Speculum de Gérard de Jode.

Revenons à la carte du Comté de Flandre de Gérard de Jode proposée par la Galerie Saint-Clair. Revenons à la carte des Flandres de Gérard de Jode proposée par la Galerie Saint-Clair. Le tirage limité du Speculum de De Jode rend les cartes de cet atlas bien plus rares, et donc plus recherchées, que celles du Theatrum d’Ortelius. Cela est déjà vrai pour les cartes de la deuxième édition posthume de 1593, mais l’est encore davantage pour celles de la première édition de 1578. Sur la carte de 1593, les bancs de sable le long du littoral sont visualisés (absents dans la version de 1578). De plus, la mention à gauche des armoiries du Hainaut indiquant que la carte fut publiée par Gérard de Jode à Anvers et s’inspirait d’une ancienne carte du cartographe italien Tramezzino (ou Tramesini) a disparu dans la version de 1593. À l’époque, les plagiats étaient monnaie courante, et De Jode a peut-être jugé après coup qu’il n’était plus nécessaire de mentionner sa source d’inspiration. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Tramesini lui-même avait basé sa propre carte des Flandres sur une carte encore plus ancienne d'un certain ... Mercator.

La carte des Flandres de De Jode est une composition particulièrement réussie, avec une magnifique rose des vents, les armoiries centrales de la Maison royale espagnole entourées, à gauche, des anciennes armoiries du Comté de Flandre et, à droite, des nouvelles (les anciennes armoiries figurent encore aujourd’hui dans le blason de la province de Flandre-Occidentale). Les quatre ours placés aux coins, tenant chacun leur bannière, représentent les quatre lignées nobiliaires originelles de Flandre (les 'beren' sont une déformation du terme français « pairs », qui désigne des familles et des individus de même rang). On notera également que la carte est orientée vers le nord, ce qui n’était pas la norme à l’époque (voir, par exemple, la carte des Flandres d’Ortelius dans la galerie photo ci-dessous; la plus ancienne carte 'moderne' des Flandres, la Charte van Vlaenderen de 1538, était même entièrement orientée vers le sud, donc 'à l’envers' selon les normes actuelles).

La carte des Flandres proposée par la Galerie Saint-Clair est la version rarissime de 1578. Cet exemplaire est en excellent état, avec splendide coloration d'époque, et et est tout simplement de qualité muséale. Cette carte est par ailleurs reproduite sur une double page dans l'ouvrage De Vlaamse Kasselrijen in kaart gebracht, publié à Knokke en 2017 et écrit par Paul Vandewalle (voir la galerie de photos ci-dessous). Il est frappant de constater que dans presque toutes les autres publications de référence sur les anciennes cartes du Comté de Flandre, c’est systématiquement la deuxième version de 1593 qui est reproduite (voir la galerie de photos ci-dessous), ce qui confirme à quel point la première version de 1578 est rare.